Ces humains qui nourrissent des machines

Source: Artificial Intelligence on Medium

Ces humains qui nourrissent des machines

La série documentaire « Invisibles — Les travailleurs du clic » met en scène, dans leur activité quotidienne ou en entretiens, des témoins de l’activité de ces millions de micro travailleurs précarisés par la réalisation de micro tâches… qui les transformeraient pratiquement en robots. Ils sont en tout cas rendus invisibles par la volonté des plateformes qui leur imposent de ne rien révéler de leur activité. Salutaire, la diffusion de ce documentaire aide à mettre un visage sur ces entraineurs d’algorithmes et autres esclaves du monde numérique.
A voir absolument.

https://www.france.tv/slash/invisibles/

Ils sont des millions à travers le monde.
45 à 90 millions, indique la série documentaire « Invisibles. Les travailleurs du clic » *.
Et environ 260 000 en France.
Ces Invisibles, ce sont les « piéçards » des temps modernes, décrit Antonio Casilli, sociologue, dont les travaux et l’expertise éditoriale ont fourni la matière à cette (excellente) réalisation cinématographique signée Henri Poulain et co-écrite avec Julien Goetz.
Les Invisibles avaient commencé à prendre chair avec la parution du livre d’Antonio Casilli « En attendant les robots »**, en 2019. Avec cet ouvrage, l’universitaire met à bas les illusions associées à l’émergence de l’intelligence artificielle en désignant explicitement ces micro travailleurs et leur activité, le digital labor. Tâcherons précaires du XXIe siècle, ils sont « enchaînés » à leur écran d’ordinateur ou de smartphone pour alimenter l’activité de donneurs d’ordre qui ont besoin de faire croire aux consommateurs que le monde des services numériques est magique et peuplé de logiciels qui ont appris à satisfaire leurs moindres désirs.

Leur patron ? Un algorithme

La réalité est tout autre. On s’en doutait un peu. Elle nous saute à la figure grâce à ce documentaire qui nous place directement aux côtés de ces ouvriers du clic, nouvelle classe sociale qui grossit peu à peu sans que l’on s’en rende compte, et dont le patron serait finalement… un algorithme. Filmés à hauteur d’homme, les coursiers à vélo, scooter ou voiture, les petites mains affectées à la correction des moteurs de recherche et autres logiciels de reconnaissance d’images, nous racontent leur quotidien, en direct.
D’autres, les modérateurs de contenus de réseaux sociaux notamment, ne pourront jamais témoigner depuis leur poste de travail : ils sont généralement situés chez un sous-traitant de ces plateformes, aux exigences de confidentialité drastiques.
Tous ont un point commun : ils sont censés ne pas parler de leur travail. Paradoxe ultime, alors qu’ils ne sont protégés par aucun contrat qui ressemblerait à un contrat de travail, ils se sentent tous tenus par un « baillon légal », comme l’exprime l’un d’entre eux : un accord de non divulgation qui les tétanise.

Décidés à s’organiser

Bravant la menace, les premiers résistants ont pourtant commencé à relever la tête.
Alors que les trois premiers épisodes de la série donnent surtout à voir les dégâts de ces activités sur les Invisibles (les risques pris par les coursiers à vélo, le traumatisme des modérateurs de contenus violents, l’exploitation des micro-travailleurs de pays pauvres…), le quatrième apporte un peu d’espoir.
Il nous conduit à la rencontre de livreurs décidés à s’organiser : qui en rejoignant, ou en formant, des organisations syndicales ; qui en créant une coopérative, intermédiaire entre le travailleur et le donneur d’ordre, afin de salarier les coursiers.
Un ex langage analyst (autrement dit un entraineur d’algorithme de reconnaissance vocale !) a, lui, décidé de démissionner et de témoigner à visage découvert, en lanceur d’alerte. « Je suis révolté par le fait qu’on nous écoute en permanence !, raconte celui qui était chargé de nourrir la machine de reconnaissance vocale sur la base de milliers d’heures d’enregistrements captés par Siri. Ça me fait peur, ça me fait penser à 1984. Mais ce n’est pas une fiction, on est dedans, on est inconscient du degré d’interférence dans nos vies. »

Agir pour le compte de tous

Interviewé pour le troisième épisode, Chris a lui aussi démissionné, mais il est profondément traumatisé par les images qu’il a eu à modérer. Elles l’ont « marqué au fer rouge ». Alors, il en est convaincu : « on doit parler ». D’autant plus que « les politiciens ne comprennent rien et ne se mouillent pas pour trouver les solutions », regrette-t-il. Il a donc contacté l’avocat Dave Coleman, à Dublin. Lancé dans une procédure à l’encontre de Facebook, ce dernier souligne l’intérêt d’agir « pour le compte de tous » de manière à ce que tous ces « blessés » ne soient pas exposés.
En rompant leur engagement à ne rien révéler de leur activité, ces Invisibles ont fait le premier pas, crucial, vers une reconnaissance et une visibilité qui s’imposaient pour contrer la « crédulité numérique » qui caractérise encore notre époque.
Cette série documentaire les accompagne remarquablement et avec finesse, sans tomber dans le misérabilisme, en plaçant les revendications des travailleurs du clic exactement où elles doivent l’être : en termes de dignité humaine.

Un tour de passe-passe

Antonio Casilli y intervient, en dernière analyse, pour nous aider à décrypter ce qui se joue là au plan économique (et donc en matière de domination). Pourquoi annoncer la disparition du travail humain, alors que ce travail humain est partout, souligne le sociologue, disséquant ce qu’il appelle « le plus grand tour de passe-passe de ces plateformes ». C’est-à-dire « d’une part, faire croire aux consommateurs ou aux usagers qu’il y a des processus automatiques, qu’il y a des algorithmes partout, alors que très souvent ce sont des tâches réalisées à la main, et de l’autre, faire croire aux travailleurs que ce qu’ils réalisent n’est pas un vrai travail ». Cela leur permet bien entendu d’éviter de rémunérer le travail à sa juste valeur et de le protéger, au sens de la protection sociale !
Mais il ne suffit pas de s’intéresser à la condition de ces travailleurs, ajoute-t-il. Il ne faut pas oublier « qu’ils produisent des données en permanence ». (…) « Tout cela est collecté pour faire fonctionner les services et, à terme, préparer des processus automatiques, pour entrainer des véhicules autonomes, ou des robots livreurs… »
Un cercle infernal auquel Antonio Casilli propose pourtant d’apporter des perspectives de dépassement. Suspense ! Il nous en parle à l’issue du quatrième épisode.

Dominique Lehalle
@lehalle
17 février 2020

*Cette série de 4 épisodes est diffusée sur https://www.france.tv/slash/invisibles/

** http://www.seuil.com/ouvrage/en-attendant-les-robots-antonio-a-casilli/9782021401882

Antonio Casilli, dans le 4e épisode: il ne suffit pas de s’intéresser à la condition des micro-travailleurs. Il ne faut pas oublier qu’ils produisent des données en permanence, collectées pour faire fonctionner les services et, à terme, préparer des processus automatiques, entraîner des robots